Génétique : l’œil de l’éleveur a encore sa place

Boucherie

Génétique et génomique

Au fil des ans, l’élevage du bovin de boucherie est devenu une véritable science. L’utilisation maintenant répandue des ÉPD, le recours grandissant aux mesures par ultrasons et plus récemment le développement de marqueurs génétiques (ex. : tendreté, leptine) ont permis de faire des pas de géant dans l’identification des lignées les plus performantes. Il demeure cependant plusieurs caractères pour lesquels des ÉPD n’existent pas et qui doivent être évalués visuellement. Ces caractères sont souvent qualifiés de « fonctionnels » parce qu’ils favorisent l’élevage de sujets qui n’ont pas de problèmes particuliers de conformation, ce qui se traduit par une plus grande longévité dans le troupeau. On peut par exemple penser aux pieds et membres, au système mammaire, à la capacité (profondeur de poitrine), à la condition de chair et au tempérament.

 

Héritabilité élevée pour plusieurs caractères

 

Il y a quelques années, l’université du Montana s’est penchée sur l’étude de différents caractères de conformation provenant d’un pointage effectué chez 21 000 femelles de boucherie dans le but d’établir des pourcentages d’héritabilité pour chacun, c’est-à-dire leur degré de réponse à la sélection génétique (tableau 1). Comme on le sait, l’héritabilité est la proportion dans l’expression d’un caractère qui est attribuable aux gènes et qui, de ce fait, peut se transmettre des parents aux descendants. Par exemple, si vous augmentez avec les années le poids au sevrage de 100 lb dans votre troupeau, on peut estimer qu’environ 30 lb auront été acquises grâce à vos efforts d’amélioration génétique (100 lb x 30 % d’héritabilité = 30 lb) alors que 70 lb auront résulté d’une meilleure régie, comme  par exemple l’instauration de pâturages en rotation ou en bandes.

 

 

Un pourcentage d’héritabilité de 40 % et plus est considéré élevé alors qu’un niveau inférieur à 15 % est considéré faible. En se référant au tableau, on peut ainsi en conclure que nous obtiendrons presque à coup sûr des veaux de grande taille si nous sélectionnons les parents en fonction de leur stature (h = 60 %) alors que la réponse à la sélection sera moins évidente si nos critères visent les pieds et membres (h = 12-13 %). Dans ce dernier cas, on doit s’attendre à ce que l’environnement (ex. : les conditions de logement) ait un plus grand impact sur la qualité des aplombs retrouvée chez les descendants que le bagage génétique hérité des parents, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’on ne doive pas porter attention à cet aspect chez les sujets reproducteurs, bien au contraire.

 

Cette même étude a aussi permis d’établir des corrélations entre certains caractères. On sait par exemple qu’une sélection intense pour obtenir des femelles très féminines risque de produire des vaches manquant de musculature et de capacité et qu’une sélection en faveur de pis attachés très haut sera immanquablement accompagnée d’une diminution de la grosseur des trayons qu’on ne voudra par ailleurs pas trop petits – une grosseur moyenne étant l’idéal – de façon à permettre un débit de lait suffisant pour le veau. Ces constats font suite à d’autres recherches qui avaient précédemment trouvé qu’une sélection pour plus de persillage entraîne souvent une baisse du rendement en viande alors qu’une sélection pour de faibles poids de naissance risque à long terme d’avoir un effet similaire sur la carcasse (perte de musculature) en plus d’accroître les difficultés de vêlage chez les femelles conservées pour le remplacement à cause d’une ouverture pelvienne réduite.

 

Pas donné à tout le monde…

 

Selon Harlan Ritchie, un éminent professeur de sciences animales à l’université du Michigan, seulement 20 % des éleveurs auraient les habiletés requises pour combiner efficacement les ÉPD, les données obtenues par ultrasons et les caractères de conformation dans la production de sujets bien équilibrés et répondant aux besoins de leurs clients. L’une des erreurs les plus fréquemment commises consiste d’ailleurs à baser son jugement sur les performances individuelles d’un animal plutôt que de se servir de ses ÉPD; l’exemple typique étant le poids à la naissance ou au sevrage… Ceux qui agissent de la sorte oublient que les performances individuelles sont déjà incluses dans le calcul des ÉPD et que ceux-ci tiennent également compte du niveau de production de tous les sujets apparentés pour un caractère donné. C’est ce qui explique qu’un ÉPD soit beaucoup plus précis qu’un poids brut ou qu’un indice. Du côté de la conformation, la lacune la plus souvent observée est sans contredit dans l’évaluation de la musculature que l’on confond encore trop souvent avec l’état d’engraissement.

 

On le voit, l’élevage n’est pas une science exacte. Tant et aussi longtemps que des épreuves pour la conformation ne seront pas disponibles, les éleveurs devront être capables de bien évaluer la structure de leurs sujets reproducteurs de façon à leur permettre de produire à la hauteur de leurs ÉPD. Ceux pour qui la sélection continuera de n’être qu’une question de chiffres devront pour leur part accepter le risque de voir leur cheptel faire meilleure figure sur papier que dans un pâturage…

 

Par :  Pierre Desranleau, T.P.
Division des bovins de boucherie
Ciaq