Élevage : la première impression n’est pas toujours la meilleure

Boucherie

Génétique et génomique

Si dans un autre article intitulé « L’œil de l’éleveur a toujours sa place », nous faisons état de l’importance de savoir évaluer visuellement certains caractères de conformation pour lesquels des ÉPD n’existent pas, celui-ci a plutôt comme objectif de remettre en question une façon de faire répandue consistant à présumer de la facilité de vêlage ou de l’aptitude laitière en se référant à l’apparence plutôt qu’aux ÉPD.

 

 

Musculature et vêlage difficile : une association boiteuse

 

Ainsi, de nombreux éleveurs – de même que certains juges lors d’expositions – n’hésitent pas à qualifier un taureau de « potentiellement difficile au vêlage » simplement parce qu’il présente une musculature développée ou encore des épaules plus proéminentes que la moyenne. Pourtant, de nombreuses études sur le sujet ont clairement démontré que bien avant la conformation, c’est le poids de naissance du veau qui influe le plus sur les difficultés de vêlage. Pour illustrer le tout plus concrètement, référons-nous aux figures 1 et 2. Dans le premier cas, il s’agit d’un taureau Charolais pur sang français très musclé et qui excelle à transmettre cette caractéristique à ses descendants, comme en fait foi son indice de 117 en la matière assorti d’une répétabilité de 97 %. Sa cote de vêlage en France? Indice de 104, ce qui correspond à 2 % plus de vêlages faciles comparativement au taureau moyen de la même race, et rend par le fait même son utilisation possible chez les taures. Il est utilisé au Canada depuis trois ans et son ÉPD pour le poids à la naissance (Association Charolaise, automne 2007) laisse entrevoir un profil génétique similaire de ce côté-ci de l’Atlantique : +1,3 lb, soit l’équivalent du taureau Charolais moyen utilisé en Amérique du Nord. Pourtant, même après que ces statistiques aient été portées à leur attention, plusieurs éleveurs de pur-sang continuent de croire dur comme fer que l’utilisation de ce taureau leur occasionnerait plus de pertes à la naissance, sa conformation et son origine constituant pour eux un verdict final et sans appel. Le deuxième exemple concerne un taureau Limousin noir (figure 2). Lui aussi très musclé, il est également un peu fort d’épaule et offre beaucoup d’espace entre les membres avant, de quoi faire peur à bien des éleveurs! Cependant, lorsqu’on y regarde de plus près, ses ÉPD (Association Limousin, automne 2007) sont de +16 pour la facilité de vêlage et de -2,0 lb pour le poids à la naissance, ce qui le classe parmi l’élite de sa race pour les deux caractères (meilleur 2 %). Morale de l’histoire : pour éviter les dystocies, ne vous fiez pas à vos impressions. Servez-vous des ÉPD!

 

Même chose du côté des femelles…

 

Autre paradigme bien enraciné chez nous, celui voulant que des vaches plus musclées soient automatiquement moins fertiles et moins laitières. Encore une fois, les faits nous enseignent qu’il est possible de sélectionner pour plus de musculature chez les femelles sans détériorer les qualités maternelles et que la meilleure façon de procéder est de baser notre sélection sur des critères précis de productivité (diagnostics de gestation, qualité de leurs veaux au sevrage) plutôt que de chercher à conserver pour l’élevage les femelles raffinées et angulaires en croyant qu’elles seront de meilleures mères. Prenons par exemple la figure 3. Il s’agit de la mère d’un taureau Simmental appartenant au Ciaq. Cette vache est plus musclée, plus compacte et moins raffinée au niveau du cou et des épaules comparativement à celle qui apparaît à la figure 4. Pour l’avoir vue dans notre catalogue de taureaux, plusieurs observateurs ont déjà passé la remarque qu’elle manquait de « féminité ». Pourtant, elle est toujours en production à l’âge de 9 ans et elle a un très bon pis. De plus, sa conformation bouchère supérieure lui confère un meilleur potentiel que celui de sa consoeur pour engendrer des veaux musclés lorsque les deux vaches seront accouplées au même taureau, preuve que le progrès génétique pour ce caractère peut aussi être obtenu via le côté maternel.

 

 

L’exemple de la race Simmental

 

Lorsque les éleveurs Simmental se sont mis à utiliser intensivement les taureaux de souche Fleckvieh il y a une quinzaine d’années, l’aspect massif de ces géniteurs combiné à leur stature modérée avait suscité bien des craintes. Nous pouvons aujourd’hui affirmer qu’ils ont gagné leur pari : il n’y a pas plus de problèmes de vêlage dans la race qu’à cette époque (en fait, ce serait plutôt le contraire), les vaches sont demeurées tout aussi laitières et leur longévité n’a pas été compromise. La différence la plus marquée se situe sans aucun doute sur le plan du développement musculaire qui est de beaucoup supérieur aujourd’hui et qui contribue à donner une plus grande valeur marchande à ces animaux. En toute neutralité, il apparaît pertinent de se demander si les autres races – en particulier les terminales – n’auraient pas intérêt à s’inspirer de ce « success story » pour leur propre bénéfice ainsi que celui de leurs clients producteurs commerciaux.

 

Par :  Pierre Desranleau, T.P.
Division des bovins de boucherie
Ciaq